Géopolitique des langues

Salut,

je pense que les idées d'Hervé (ci-dessous) rejoignent certaines des
problématiques culturalo-politiques spipiennes. Bonne lecture.

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----- Forwarded message from Hervé Le Crosnier <herve@info.unicaen.fr> -----

Date: Thu, 24 Jul 2003 20:20:03 +0200
From: Hervé Le Crosnier <herve@info.unicaen.fr>
To: herve@info.unicaen.fr
Subject: Géopolitique des langues

  Bonjour,

  La récente intersession de préparation du
  SMSI (Sommet Mondial de la Société de l'Information)
  qui s'est tenue à Paris du 15 au 18 juillet a
  été l'occasion de vérifier qu'il existait bien
  une géopolitique des langues dans la société de
  l'information.

  Ce fut dès le premier jour l'intervention du représentant
  des entreprises privées (The Coordinating Comittee of
  Business Interlocutors - CCBI), qui prend le temps, sur les
  quelques minutes qui lui sont accordées, de préciser haut et
  fort : "it is important that the promotion of cultural diversity
  and local content do not create unreasonable barriers to
  trade" (la promotion de la diversité culturelle
  et des contenus locaux ne doit pas créer des barrières
  trop élevées au commerce).

  Quand on sait que le terme "barrière technique au commerce"
  dans les négociations de l'OMC (Organisation Mondiale du
  Commerce) est le mot de passe pour dire "législations
  nationales", on voit tout de suite que la barre est mise
  assez haut : toutes les lois nationales de protection
  des langues vernaculaires, d'obligations faites aux entreprises
  vendant dans un pays donné de proposer leurs articles et leurs
  conditions de vente dans la langue de ce pays, et les lois
  protégeant les conditions économiques de la création dans les
  langues de chaque pays sont visées.

  Cette position du "secteur privé" est reprise avec encore
  plus de ferveur dans le "commentaire" des Etats-Unis sur
  le projet de déclaration (chaque pays devait déposer un
  tel commentaire avant le 31 mai pour être pris en compte
  dans le processus de rédaction... la France ne l'a pas
  fait car elle passe par le biais du commentaire européen.
  Cela semble une bonne approche... mais on aurait toutefois
  aimé savoir quelles ont été les "positions française"
  qui ont été défendues dans le cadre de la rédaction du
  commentaire européen... mais c'est trop demander, l'Europe
  a souvent bon dos pour masquer la déresponsabilisation).

  Le gouvernement des Etats-Unis n'a pas ces prévenances, et
  parmi bien d'autres assertions qui méritent chacune un
  développement spécifique, on trouve, sur la question des
  langues et de la diversité culturelle, cette position :
  "Cultural diversity requires the free flow of information
  and content in cultures and languages of individual's choosing.
  It is important for governements to sustain an environment
  that does not deny individual free choice of contemporary
  cultural products or language. Attempts to restrict or
  legislate against specific cultures or language would create
  an artificial barrier against cultural growth and cultural
  pluralism. The broad dissemination of content from all
  cultures and languages must be preserved" (La diversité
  culturelle demande la libre circulation de l'information et
  des contenus dans les cultures et les langues choisies par les
  individus. Les gouvernements doivent créer un environnement
  juridique qui permette le libre choix des individus pour les
  produits culturels contemporains et les langues. Les volontés
  de réduire l'accès ou légiférer contre des cultures spécifiques
  ou des langues créerait des barrières artificielles contre la
  croissance de la vie culturelle et à son pluralisme. La
  dissémination la plus large des contenus de toutes les cultures
  et de toutes les langues doit être défendue).

  Une lecture rapide nous fait toujours rêver à ce pays de la
  liberté culturelle... qui limite la diffusion des films venant
  des autres horizons linguistiques aux cinémas des campus.
  C'est bien toujours le sang de la "liberté" qui coule dans
  le coeur yankee....

  Quoique.

  Qui est visé par ces quelques belles phrases, qui ont pourtant
  une importance suffisamment grande pour que le gouvernement des
  Etats-Unis en fasse un des 10 points soulevés dans son
  commentaire ?

  Et bien, oui, vous avez deviné : les mêmes que ceux qui sont
  dans le collimateur de nos amis de la Chambre internationale
  de Commerce : ces fameux législateurs qui pensent que la
  culture n'est pas une marchandise comme les autres et qui
  cherchent à défendre les productions en langue nationale contre
  le rouleau compresseur hollywoodien. Certes, ces législateurs
  ont pour l'instant eu gain de cause à l'OMC en maintenant
  la trop fameuse "exception culturelle" qui permet par exemple
  à la France de financer par de nombreux mécanismes le cinéma
  d'expression française, ou d'imposer des quotas d'oeuvres
  françaises ou européennes sur les télévisions et les radios.
  Mais le lobbyisme puissant des industries de l'entertainment
  enfonce le clou à chaque réunion internationale. Jusqu'à ce
  que la résistance lâche dans l'une ou l'autre de ces instances,
  ouvrant une brêche partout.

  Un site commercial peut-il vendre en France un
  produit dont les caractéristiques et les conditions juridiques
  d'usage ne sont pas présentées au client dans sa propre langue ?
  Serait-ce un "choix individuel" ou une "responsabilité publique"
  de protection du consommateur ?

  Diversité, veut dire en fait : droit de tout faire en anglais
  partout. Jusqu'à dire le droit en anglais évidemment.

  Les lois comme la Loi Toubon en France, qui imposent
  un réel multilinguisme sont bien évidemment "exagérées" comme
  dit si bien le représentant du CCBI : pensez-donc, quand un
  site public (ou financé sur de l'argent public) propose des
  traductions dans d'autres langues, il doit le faire dans
  au moins deux autres langues que le français (i.e. l'anglais
  et .... une autre langue qui bénéficiera ainsi de la promotion
  dans l'univers technologique dont ses propres entreprises
  culturelles verront "in fine" les fruits).

  Oui, tout ceci est bien exagéré quand il s'agit simplement
  de laisser le consommateur choisir la langue qu'il veut.
  Choisir d'écouter la télévision de grande écoute qui ne
  diffuse que des succès culturels venus d'un vague coin
  du monde qui bénéficie de l'industrie la plus développée;
  choisir d'écouter les "tubes planétaires" qui sont tous
  produits dans ce même coin perdu, et comme par hasard dans
  la même langue "internationale". On a tous le choix de
  subir le matraquage culturel et linguistique. Et finalement
  de porter la résistance dans notre domaine personnel,
  de choisir à titre individuel. Surtout de choisir dans
  un rayon asséché par la concurrence. L'exemple des pays qui
  ont laissé faire le choix des individus-consommateurs depuis
  les années 50 est à méditer, dans de nombreux domaines, depuis
  le cinéma, la bande dessinée, la chanson,...

  La liberté de choix, c'est choisir parmi beaucoup de
  propositions. Parmi une réelle "diversité culturelle".
  Et dans un monde dominé par l'économie, cela passe par
  des décisions de protection économique de l'industrie
  culturelle, la fameuse "exception économique du secteur
  culturel" (si souvent abrégée à tort par "exception
  culturelle" alors qu'elle ne concerne que les décisions
  de financement et d'accompagnement économique de la
  création : subventions, quotas de diffusion, achats
  publics... rien de lié au "contenu culturel", mais bien
  au système de production/diffusion de la culture).

  On voit ainsi que les pays émergents qui voudraient développer
  leur propre langue, leurs propres productions culturelles
  tant sur internet (langue des sites) que sur les médias
  de diffusion (radio télévision, par le biais des "quotas")...
  ne pourraient tout simplement pas le faire. Ce qui est visé :
  évidemment le grand, l'immense marché chinois, un marché dans
  lequel les jeunes rêvent, comme de nombreux jeunes venant
  des pays dictatoriaux, de l'Amérique qui a si bien su
  construire son image du cow-boy qui sauve la veuve et
  l'orphelin, ou du héros Bruce-Willissien qui sauve l'humanité
  à lui tout seul. Le consommateur chinois devra choisir....
  quand la production locale se limitera à l'Opéra de Pékin
  fossilisé et la nouveauté à l'importation. Sacré choix.

  Oui, nous avons la chance de vivre dans un pays où, toutes
  tendances politiques confondues, nos dirigeants ont pris la
  mesure de la nécessaire implication de la force publique
  dans le maintien d'une vie culturelle locale, en français,
  capable de construire jour après jour et de souder les
  personnes vivant dans notre pays. Un pays qui a compris
  que la bataille pour sa propre survie linguistique passe
  par l'aide aux autres pays et peuples qui mènent ce combat
  difficile pour défendre leurs langues, qui permettent de
  conserver et de faire évoluer les valeurs communes qui
  font des sociétés ayant des buts parfois un peu plus grands
  que d'acheter ensemble, mais les yeux fermés, la même soupe,
  dans les rayons semblables des drugstores culturels de la
  planète.

  La mondialisation des cultures, des hommes, des idées et des
  projets passe par la nécessaire défense des langues, des
  contenus culturels issus des gens qui viennent eux-mêmes
  de cultures réellement ancrées dans des communautés de
  destins. Et dans leur libre circulation sur toute la
  planète (euh, là, la France a encore pas mal de progrès
  à faire...).

  Dans ce nouveau combat géopolitique qui se dessine sur
  cette question linguistique au sein du SMSI, j'espère que
  la France saura être assez ferme, que nous saurons trouver
  les arguments, les exemples, les forces de convictions pour
  protéger la planète de l'uniformisation culturelle et
  linguistique. Et construire ainsi des alliances avec
  toutes celles et tous ceux qui ont compris que l'avenir
  du réseau mondial passe par son implantation dans les
  communautés de destin (les pays, les zones linguistiques,
  les quartiers, les villes, tous ces endroits où les gens
  vivent réellement ensemble et échangent).

  Le modèle libéral d'un marché culturel appuyé sur le "libre
  choix" du consommateur de la langue et de l'origine des
  produits avance masqué dans les déclarations tant du secteur
  privé que des Etats-Unis...

  Heureusement, la déclaration telle qu'elle est toujours rédigée
  à l'issue de cette "intersession" garde fortement marquée la
  nécessité de promouvoir la diversité et le multilinguisme.
  Avec notamment une phrase très claire : (point 50) "The local
  development of contents suited to domestic or regional needs
  will encourage social and economic development and will
  stimulate participation of stakeholders not only as users but
  also as providers, creators and generators of contents and
  innovative applications" (Le développement à l'échelle locale
  de contenus adaptés aux besoins nationaux ou régionaux stimulera
  la participation de tous, non seulement comme consommateurs,
  mais comme producteurs, créateurs, sources de contenus et
  d'usages innovants).

  Mais gaffe, dans ce combat pour la diversité culturelle et
  l'autonomie des décisions d'aide et de soutien à la création,
  les tenants du marché libéral reviendront à la charge. Dès
  septembre au "prepCom3" du SMSI, j'en prends le pari...
  et auparavant à Cancun pour la réunion de l'OMC.

  La géopolitique des langues est sur les rails... ne nous
  laissons pas berner par les flaveurs de "libertés" des messages
  des producteurs dominants. Interrogeons-nous sur les
  implications réelles dans nos vies quotidiennes, dans nos
  achats, dans nos lectures, dans nos créations mêmes, qui
  pourraient devenir trop marquées par ce mythique "marché
  mondial" au point d'être oublieuses des valeurs que nous
  avons envie d'entendre, de lire, de partager, de chanter
  et qui sauront nous faire rire et nous émouvoir, ici et
  maintenant, avec nos frères et nos soeurs du monde entier.

   Ensemble, mais non semblables.

Hervé Le Crosnier

PS : Bien évidemment, je suis un fan de littérature étatsunienne,
de Dashiell Hammett à Norman Spinrad, de Faulkner à Jim Harrisson.
Bien évidemment, mes héros s'appellent Dylan ou Hendrix.
Bien évidemment, Charlot, Hitch et Bogart sont dans mon panthéon,
et je dois vous l'avouer, je ne peux pas voir un western sans pleurer.

Mais je l'ai choisi, parce que tout cela a sa place
à côté, avec, ensemble, Léo Ferré, Ali Farka Touré, Godard
et Fellini, et tous les autres, notamment mes copains
des Frères Nardan qui jouent à coté de chez moi et qui
ont enregistré un CD dans ma ville... de musique du monde.

Evidemment.

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----- End forwarded message -----

Le 25/07/03 13:35, « Fil » <fil@rezo.net> a écrit :

(...) construire ainsi des alliances avec
toutes celles et tous ceux qui ont compris que l'avenir
du réseau mondial passe par son implantation dans les
communautés de destin (les pays, les zones linguistiques,
les quartiers, les villes, tous ces endroits où les gens
vivent réellement ensemble et échangent).

Il faut créer une économie parallèle basée sur la désobéissance systématique

Mort aux cons !-)

Rappelons que Chirac qui s'y était engagé en 99 ( le 7 mai 99 au sommet
européen de Budapest) et donc la France, n'ont toujours pas été foutu de
ratifier la charte européenne des langues régionales et minoritaires
(procédure normale après la signature de 99)...

La seule langue qui progresse réellement dans les congrés, les sommets, les
instances et débats démocratiques de tous poils, c'est malheureusement la
langue de bois...

Pascale

----- Original Message -----
From: "speciale" <speciale@club-internet.fr>
To: <spip-trad@rezo.net>
Sent: Friday, July 25, 2003 2:41 PM
Subject: Re: [spip-trad] Géopolitique des langues

Le 25/07/03 13:35, « Fil » <fil@rezo.net> a écrit :

(...) construire ainsi des alliances avec
toutes celles et tous ceux qui ont compris que l'avenir
du réseau mondial passe par son implantation dans les
communautés de destin (les pays, les zones linguistiques,
les quartiers, les villes, tous ces endroits où les gens
vivent réellement ensemble et échangent).

Il faut créer une économie parallèle basée sur la désobéissance systématique

Mort aux cons !-)

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